Marc Dubuisson - La Nostalgie de Dieu I & II : La Crise de Foi

Depuis quelques temps, les blogs BD pullulent sur la toile comme des éruptions acnéiques récurrentes sur le front d'un pubère. Et je ne vous parle pas du dos.
Si certains peinent à susciter l'attention, d'autres finissent par sortir de l'anonymat. Hasard? Talent? Les lecteurs bédéphages ne s'y trompent pas, et vont cueillir l'originalité là où elle germe.

Originalité est d'ailleurs le premier mot qui vient à l'esprit lorsque les strips de La Nostalgie de Dieu font leur apparition. On suit l'auteur, Unpied (Marc Dubuisson dans le civil). Il arrache des crises jubilatoires, soulève des sujets controversables, et rameute une petite foule de fans fidèles et dévoués, au point que Diantre! se penche sur sa cause nostalgique et décide de le publier. Le Blog passe à l'imprimerie, habillé de 20 planches supplémentaires. Dubuisson remet le couvert un an plus tard avec le tome II, Le Complexe de Dieu.

Difficile de chroniquer l'un sans faire référence à l'autre. Ainsi, pour vous éviter de jongler entre les pages, et par respect pour l'auteur, il semble préférable de faire le point sur les deux tomes de La Nostalgie de Dieu en un même bulletin. Et parce qu'Une Case En Plus ne fait pas les choses à moitié, le blog s'est entretenu avec Son Créateur en 7 points.


Lorsqu'un suicidaire au fond du trou -et au bord d'une falaise- vient déverser son existentialisme en couronnant le tout par une requête désespérée, une voix lui parvient d'en haut et lui répond simplement:



Ainsi s'annonce derechef l'humour de Marc Dubuisson: cynique, incisif et immédiat. Desproges aurait aimé... Le premier tome de ce diptyque théo/anthropocentriste dissémine des sketchs tournant autour du questionnement existentiel. Banal, à première vue. Mais le suicidaire se retrouve nez-à-nez avec Dieu, et, au fil des pages, doit se prendre la répartie du Seigneur en plein dans les molaires. Un Dieu blasé, ironique, lucide, dont l'amour et la clémence sont aussi incommensurables qu'un quart de décimètre.

S'en suit le phénomène inévitable des vases communicants... Notre dépressif se réconcilie avec sa vie, et Dieu remet la sienne en question.

Outre une empreinte textuelle propre à Marc Dubuisson, il y a le trait. Surprenant de simplicité, le style graphique n/b de l'auteur nous rappelle
La Linea d'Osvaldo Cavandoli. Pas de véritable faciès, mais des expressions faciles à happer, un Dieu se réduisant à ses répliques, un décor inexistant. Le mieux étant l'ennemi du bien, la sobriété visuelle de ce premier tome a le pouvoir de pousser tout lecteur à l'immersion immédiate.


Cette même sobriété revient avec perte et fracas dans le tome II de La Nostalgie de Dieu (Le Complexe de Dieu, concept psychanalytique introduit en 1913 par Ernest Jones), à quelques détails près. Plus de falaise, mais l'intérieur cosy d'un cabinet de psychanalyse. Le Tout-Puissant a bobo à l'âme. En pleine crise de foi, il revient sur ses ratés et ses accomplissements, cherchant le pourquoi du comment, face à un docteur-ès-esprit tout ce qu'il y a de plus caricatural.

Si le premier tome était un ping-pong de répliques incisives, ce second tome pousse la réflexion humaniste et existentialiste à son paroxysme. Anxieux, Dieu jette l'éponge, et toute l'intelligence de l'écriture de Dubuisson se révèle. Le trublion impulsif fait place à un analyste lucide et plus cynique que jamais, affinant un humour d'une rare maturité. La satire du rapport à la religion, la question de l'extrémisme et d'autres thématiques épineuses auront d'ailleurs donné matière à baver à un représentant du Front National auquel Dubuisson aura répondu avec brio.

Le trait est toujours aussi épuré et simple. Cependant, les dominantes de blanc de La Nostalgie de Dieu I ont disparu pour laisser place à un noir omniprésent et étouffant. Le nerf de la guerre a-t-il pris en importance?

Davantage anxiogène que le premier tome, la conclusion du diptyque met en exergue le rapport de l'Imparfait à l'imperfection à travers un échange réflexif et pessimiste, où pointe néanmoins une légère tendresse acide.




La Nostalgie de Dieu Tome I, de Marc Dubuisson
Couverture pelliculée mat, 88 pages, NB, Diantre!, Hors-série. 24 Janvier 2009. 16€.

ISBN-10:
2356340149
ISBN-13:
978-2356340146



La Nostalgie de Dieu Tome II - Le Complexe De Dieu, de Marc Dubuisson
Couverture pelliculée mat, 128 pages, NB, Diantre!, Hors-série. 23 janvier 2010. 16€.

ISBN:
978-2-356-34030-6

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Entretien avec Marc Dubuisson, 22 Août 2010

Bonjour, Marc! Comment es-tu passé du blog à la publication papier et quels outils utilises-tu pour La Nostalgie de Dieu?

Au départ, la publication papier n'était pas du tout au programme. Je n'imaginais d'ailleurs pas faire partie des "élus" (ou éligibles) potentiels. Malgré tout, j'espérais que mon blog me permettrait de rencontrer des dessinateurs qui voudraient bien mettre mes projets en dessin. Finalement, j'ai appris que décidément, il faut tout faire soi-même et je me suis mis à dessiner moi-même mes propres projets sérieux dont La Nostalgie... qui est le tout premier projet réellement abouti. A la fin du premier blog, je me suis rendu compte que j'étais assez content du résultat et que ça ne serait quand même pas si dégueulasse de me faire publier. Cependant, je n'étais pas encore prêt à supporter les critiques des éditeurs. Ça a donc été une chance inespérée pour moi quand Diantre m'a contacté pour sortir une version papier. Le blog est donc pour moi un moyen d'obtenir un feedback immédiat des lecteurs mais ça reste en fin de compte une passerelle pour une publication papier car un livre restera toujours plus sexy et plus classe qu'un blog.
Sinon par facilité, je travaille beaucoup avec Illustrator mais Photoshop reste incontournable.


Tu parles de Dieu comme d'un être finalement très humain, pétri de doutes et perfectible avec humour. Dieu n'est-il pas un prétexte pour philosopher sur la condition humaine, l'angoisse de la vie et, surtout, le rapport que tu peux avoir avec tes congénères?

Dieu et la religion en général sont un formidable prétexte pour parler des questions essentielles à l'Homme, à savoir la vie, la mort, l'amour, le sexe, le bonheur, la liberté... L'avantage d'utiliser Dieu comme personnage, c'est le recul qu'il apporte puisqu'il voit tout de là où il est. Ça permet de relativiser énormément les choses et d'en parler avec un certain détachement qui, à mon sens, est indispensable pour des sujets aussi sensibles. J'ai en effet aussi voulu humaniser Dieu puisqu'il aurait créé l'Homme à son image. Par conséquent, il me semble logique qu'il soit tout aussi faillible et sensible que sa Création.


Ton style bâton permet-il une identification plus rapide aux personnages? Penses-tu passer à un trait plus réaliste, et, le cas échéant, n'as-tu pas peur de perdre cette identité si particulière où n'importe qui peut se retrouver?

Il faudrait poser la question aux lecteurs. En tout cas, l'identification du lecteur au personnage n'était pas le but premier de ce style graphique mais avec le recul, je me rends compte que cela permet effectivement de donner une universalité aux histoires. Plus une chose est réduite à l'essentielle, plus elle est universelle.Toutefois, une telle "simplicité" de trait amène aussi de grandes limites dans les décors ou l'action, c'est pour cette raison que je n'hésite pas à proposer des collaborations à d'autres dessinateurs bien plus capables que moi de mettre en dessin d'autres projets auxquels je tiens. J'ai parfois tenté de m'éloigner de ce trait naïf mais je me suis vite rendu compte que ça me faisait perdre une bonne partie de l'âme que j'essayais de mettre dans mes dessins. J'ai donc dû me résoudre à garder ce style qui est devenu mon identité mais que j'ai encore un peu de mal à assumer, surtout lorsque je lis les auteurs que j'admire.


"La vie n'est qu'une abomination..." "Ta Gueule!". Et toi, là-dedans?

Dans La Nostalgie... je suis plus du côté de Dieu que du côté de l'Homme. Je suis assez désabusé voire cynique même s'il m'arrive encore d'être agréablement surpris par certains de mes congénères. Néanmoins, ce que je vois à la télévision m'afflige et ce que je lis dans les journaux me révolte. Je n'ai pas grand espoir dans le futur de l'Humanité mais au quotidien je ne peux m'empêcher de faire de mon mieux pour être gentil tout bien comme il faut, au cas où ça lancerait un grand élan de fraternité dans le monde.


Pourquoi avoir voulu absolument remettre Dieu sur le devant de la scène dans un deuxième tome? Y a-t-il des facettes de l'être imparfait que tu avais volontairement zappé dans le 1?

A la lecture du deuxième tome, on se rend compte que ce n'est pas forcément Dieu qui est mis au devant de la scène. Paradoxalement, si Dieu est le patient, c'est l'Humanité qui est analysée dans le livre. J'ai voulu ce tome un peu plus profond que le premier, pour aller gratter au delà de ce que j'avais pu dire précédemment. J'ai mis aussi beaucoup d'idées que je n'avais pas mises dans le tome 1 car elles risquaient de rompre le rythme soutenu du livre. Le tome 1 laissait beaucoup de place au 1er degré, le tome 2, même s'il se veut humoristique comme le précédent, traite les problématiques un peu plus en profondeur, d'où la thématique de la psychanalyse.


Dubuisson scénariste...Ne t'a-t-on jamais proposé de réaliser des animations à partir de tes sketchs "divins"? Toi qui a la répartie facile et l'humour incisif, pourquoi ne te lances-tu pas dans un projet cinématographique, sachant que tu es avant tout auteur?

A l'époque où j'ai signé avec Diantre, j'ai également reçu un mail d'une personne qui travaillait dans le milieu du cinéma et qui me proposait d'envoyer l'histoire à ses contacts. J'ai préféré confirmer avec Diantre car pour avoir eu une petite expérience dans le monde de la création télévisuelle, je savais que la publication papier m'offrait bien plus de certitudes que des producteurs ciné ou télé.
S'il n'est déjà pas aisé d'entrer dans le monde de la BD, celui de l'audiovisuel est encore plus infranchissable à cause de toutes les contraintes budgétaires et temporelles. Je rêverais à terme d'être engagé comme auteur sur des films ou des séries TV mais pour l'instant, je me sens très bien dans la bande dessinée et les rencontres que je fais me permettent de m'y épanouir de plus en plus.
En fait, il y a juste une chose que la BD ne pourra jamais m'apporter, c'est une ambiance sonore à mes histoires.


L'après Dieu, ça donne quoi? N'as-tu pas peur d'aborder de nouvelles créations? Est-ce que l'existentialisme est toujours au cœur de tes interrogations?

Je suis extrêmement angoissé par l'après Nostalgie. Je sais que j'ai réussi quelque chose avec ce livre en mêlant humour et réflexion. Cependant, je suis aussi éclectique dans mes humeurs que je ne le suis en musique, ce qui fait que j'ai envie d'écrire toutes sortes d'histoires, peu importe la profondeur du thème.
Je travaille actuellement avec Pauline Perrolet sur une nouvelle série "Le Sexe Fort" dont le 1er tome ("Le Sexe Fort est en péril") sortira chez Hachette le 13 octobre. Il s'agit de l'adaptation de strips que j'avais réalisés il y a quelques années sur mon blog au format gag en 1, 2 ou 3 pages avec Pauline au dessin. La BD suit 6 mecs dans leur vie de tous les jours où ils sont tiraillés entre les clichés de l'homme viril et le partage des tâches, ce qui les amène parfois dans des situations absurdes. Le ton est beaucoup plus léger que La Nostalgie, moins prise de tête et plus divertissant, tout en soulevant malgré tout la problématique de la masculinité et de la virilité à notre époque.
Mon angoisse dans tout ça, c'est que les gens attendent un nouvel essai philosophique et qu'ils soient déçus en se retrouvant face à un livre "simplement" divertissant, même si je suis très fier et très content du résultat et que j'adore les personnages qu'on a créés.
J'essaie de ne pas trop y penser. Pour me rassurer, je me dis que si je perds certains lecteurs, j'en gagnerai d'autres.

A côté de ça, je suis actuellement à l'écriture d'un autre projet humoristique un peu plus corrosif, voire trash que j'espère voir publié fin 2011, début 2012.



Junko Mizuno - Pilou L'apprenti Gigolo : Psychédélices et Chronique Terrestre

Connue pour sa propension à cultiver le paradoxe, Junko Mizuno a plus d'un tour dans son sac. Illustratrice pour certaines affiches de concert de Faith No More, l'auteure est un ovni dans l'univers du manga. Après La Petite Sirène et d'autres interprétations très libres de contes, Junko Mizuno revient avec le premier volume d'une trilogie mettant en scène un croisement entre Kirby, un nuage, un caniche et Candide répondant au simple nom de Pilou (Pelu, en vo).

Avec son trait rond et son design kawaii, Pilou l'apprenti gigolo a une saveur sixties des plus délectables. Demoiselles aux poitrines laiteuses, croupes généreuses et appelant au stupre, cheveux longs et lèvres pulpeuses... La planète Princesse Kotobuki abrite des occupantes capables de procréer seules. Pilou, jusqu'ici insouciant et naïf, apprend avec horreur que sa génitrice est morte dévorée par un hippopotame violet constellé d'étoiles. La mère adoptive de Pilou lui lâche alors un gros morceau qui plongera notre pompon sur pattes à la dépression : il a été sauvé du massacre et est malheureusement condamné à ne pas pouvoir se reproduire. Terrassé par la nouvelle, Pilou fuit les siens et arrive sur terre comme un cheveu sur une soupe miso. Ses desseins sont loin d'être obscurs... Il recherche juste une "femelle" à qui faire un enfant.

L'intrigue a l'air toute simple. Cependant, elle se complique au fil des pages. Pilou est un être candide, dénué de toute mauvaise intention, et sa naïveté le pousse dans les bras de situations équivoques d'un glauque absolu. Il côtoie junkies et obsédées, découvre l'adultère, la drogue, le sexe sale et la trahison. Chaque personnage auquel il s'attache devient un prétexte à la déception et à l'exploration des travers humains. Déviants à souhait, les épisodes qui constituent ce premier tome sont des critiques cruelles de la société contemporaine et de la morale.

Le paradoxe du trait sensuel et des thématiques scabreuses font de Pilou l'apprenti Gigolo une chronique pétrie d'ironie et de lucidité sur un fond psychédélique bourré au LSD.


Pilou l'Apprenti Gigolo, de Junko Mizuno.
172 pages, NB et couleur. 9 Juillet 2010. 12,95€.

ISBN : 978-2915517-45-3
EAN : 9782915517453



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Entretien avec Junko Mizuno, 10 Déc 2010

Le premier tome de Pilou est disponible depuis quelques temps en France. As-tu été angoissée par l'accueil que les lecteurs français pouvaient lui réserver?

Pas vraiment. J'espérais juste que les gens l'apprécieraient... et je l'espère toujours.


Le clivage entre le design かわいい* et les situations déviantes mettent en exergue la dualité de l'être humain. Penses-tu que ce procédé renforce la puissance du message que tu veux véhiculer, ou est-ce plutôt un choix artistique inconscient?

Mon travail est très personnel, et je n'ai pas vraiment de message à faire passer. Mon style a évolué naturellement grâce à toutes les expériences que j'ai pu avoir dans ma vie, donc je dirais que c'est totalement inconscient.


La place et le rôle de la femme dans Pilou résident principalement dans le matriarcat. Pourquoi as-tu donné un pouvoir secondaire aux hommes, et, surtout, penses-tu qu'ils soient indignes de confiance?

Je sais que la plupart des personnages masculins de mes bandes dessinées sont plus faibles que les femmes, mais il s'agit juste d'une expérience personnelle. Cela ne signifie pas que tous les hommes, en réalité, sont comme ça. Mon travail est un monde fantastique personnel, et je n'essaie pas de montrer ce que les gens sont ou devraient être dans la vie réelle.


Penses-tu qu'une mangaka japonaise traitant de sujets tels que le sexe, la drogue, les déviances, la trahison et les décadence soit le témoin direct d'un pays conservateur encore empreint de tabous?

Je ne sais pas... Je pense juste qu'il est naturel pour un artiste d'être influencé par le pays dans lequel il vit, mais cela ne peut pas être la seule chose qui affecte leur art. Chaque artiste a son propre style développé de différentes façons.


Est-ce que tu te retrouves dans la condition féminine japonaise?

Question difficile! Je vis aux Etats-Unis depuis deux ans maintenant, et je travaille avec tellement de gens différents venant des quatre coins du monde... Je me sens beaucoup plus libérée et libre de mes choix de vie que n'importe quelle japonaise moyenne.


Il y a quelques temps, tu as travaillé avec Mike Patton. Peux-tu nous raconter l'histoire de cette collaboration? Le connaissais-tu avant?

Il avait écrit une note pour mon roman graphic « Pure Trance » et j'ai dessiné deux affiches de concert pour Faith No More mais nous n'avons jamais collaboré.


Peux-tu nous parler un peu plus de tes futurs projets? Seront-ils disponibles en France?

Je suis en train de finir un livre d'illustrations sur lequel je travaille depuis trois ans avec un éditeur français. Il sortira probablement à la fin de l'année et sera, bien sûr, en français. J'essaie également de trouver le moyen de publier le tome 2 de Pilou.

* = kawaii


Manu Larcenet - Peu de Gens Savent : Trombinoscope et Désinformation



Il ne fait pas toujours bon être un génie. Productif, qui plus est. L’épreuve de la barre mise un peu plus haute à chaque parution peut sembler être un tour de force, mais lorsqu’on signe Larcenet, on peut s’attendre à des dithyrambes largement mérités.

Peu de gens savent (Ed. Les Rêveurs, avril 2010) n’a pas fait entorse à la règle du niveau supérieur. Les habitués des ouvrages introspectifs de Manu se régaleront de la genèse du dernier-né : durant deux années, le gribouilleux a laissé libre-cours à sa compulsion graphique. Dénué de toute entrave à sa liberté, Manu a été allégé de deadline et consorts. Après avoir rassemblé un paquet innombrable de dessins, l’auteur de l’indétrônable Combat Ordinaire a décidé de joindre le mot au trait. Ainsi, chaque production est accompagnée d’un texte allant d’une simple phrase à une double-page.

Pétries par la désinformation, les élucubrations facétieuses s’étalent en réflexions cyniques, histoires abracadabrantes et portraits passés à l’acide sulfurique. A vue de nez, cela fleure bon la jouissance. Le style de Larcenet est tout bonnement impeccable. Vocabulaire et syntaxe dignes de l’Académie Française, atmosphères plantées immédiatement comme un piquet de tente au bois de Boulogne… On y flaire du Zola, du Queneau, du Dard, et l’on applaudit le style qui n’avait pu s’épanouir aussi efficacement auparavant.


On reprochera cependant au garnement sa propension à la blague potache et au doigt dans le cul. Trop de textes se font lubriquement écho, ce qui ternit quelque peu la superbe narration dont il est capable, et l’obsession Disneyland essouffle la singularité des portraits tirés.

Graphiquement parlant, les dessins souffrent d’une hétérogénéité qui plonge dans la stupéfaction. Manu est capable du meilleur comme du pire dans cet album : connu pour ses figurations suffisamment réalistes -bien que volontairement brouillonnes-pour être comprises, Larcenet s’immerge dans un dessin automatique qui finalement ne devient qu’un imbroglio de traits sans essence. De l’autre, on déguste son talent d’aquarelliste et sa facilité à restituer la lumière.

Un livre aussi bon que beau mais suffisamment hétérogène pour décevoir et laisser sur sa faim.


Peu de gens savent, 169 révélations fondamentales permettant aux imbéciles d'appréhender le monde avec un minimum de sérieux, de Manu Larcenet.

Couverture cartonnée, quadri, dos toilé, intérieur couleur et noir et blanc, 332 pages, Les Rêveurs, Hors collection. Avril 2010. 28 €.

ISBN-10: 291274752X
ISBN-13:
978-2912747525