Il ne fait pas toujours bon être un génie. Productif, qui plus est. L’épreuve de la barre mise un peu plus haute à chaque parution peut sembler être un tour de force, mais lorsqu’on signe Larcenet, on peut s’attendre à des dithyrambes largement mérités.
Peu de gens savent (Ed. Les Rêveurs, avril 2010) n’a pas fait entorse à la règle du niveau supérieur. Les habitués des ouvrages introspectifs de Manu se régaleront de la genèse du dernier-né : durant deux années, le gribouilleux a laissé libre-cours à sa compulsion graphique. Dénué de toute entrave à sa liberté, Manu a été allégé de deadline et consorts. Après avoir rassemblé un paquet innombrable de dessins, l’auteur de l’indétrônable Combat Ordinaire a décidé de joindre le mot au trait. Ainsi, chaque production est accompagnée d’un texte allant d’une simple phrase à une double-page.
Pétries par la désinformation, les élucubrations facétieuses s’étalent en réflexions cyniques, histoires abracadabrantes et portraits passés à l’acide sulfurique. A vue de nez, cela fleure bon la jouissance. Le style de Larcenet est tout bonnement impeccable. Vocabulaire et syntaxe dignes de l’Académie Française, atmosphères plantées immédiatement comme un piquet de tente au bois de Boulogne… On y flaire du Zola, du Queneau, du Dard, et l’on applaudit le style qui n’avait pu s’épanouir aussi efficacement auparavant.
On reprochera cependant au garnement sa propension à la blague potache et au doigt dans le cul. Trop de textes se font lubriquement écho, ce qui ternit quelque peu la superbe narration dont il est capable, et l’obsession Disneyland essouffle la singularité des portraits tirés.
Graphiquement parlant, les dessins souffrent d’une hétérogénéité qui plonge dans la stupéfaction. Manu est capable du meilleur comme du pire dans cet album : connu pour ses figurations suffisamment réalistes -bien que volontairement brouillonnes-pour être comprises, Larcenet s’immerge dans un dessin automatique qui finalement ne devient qu’un imbroglio de traits sans essence. De l’autre, on déguste son talent d’aquarelliste et sa facilité à restituer la lumière.
Un livre aussi bon que beau mais suffisamment hétérogène pour décevoir et laisser sur sa faim.
Peu de gens savent, 169 révélations fondamentales permettant aux imbéciles d'appréhender le monde avec un minimum de sérieux, de Manu Larcenet.
Couverture cartonnée, quadri, dos toilé, intérieur couleur et noir et blanc, 332 pages, Les Rêveurs, Hors collection. Avril 2010. 28 €.
ISBN-10: 291274752XISBN-13: 978-2912747525


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